Rencontre avec Domonique Derda et Daniel Vallot.

Le soir du mardi 2 avril, nous sommes arrivés dans une petite salle située en face de notre hôtel où deux hommes nous attendaient prêts à démarrer la rencontre. C’étaient les journalistes Dominique Derda et Daniel Vallot qui malgré le fait qu’ils partageaient cette intervention ont des parcours assez différents. L’un est correspondant pour France 2, l’autre chef de bureau pour RFI. Mais surtout l’un s’apprêtait à partir de Russie après y avoir vécu pendant des années tandis que l’autre venait juste d’y arriver il y a environ un an. À eux deux, ils offrent donc une vision d’ensemble de la profession et du pays.

Dominique Derda et Daniel Vallot à Moscou (Photo : Louna Boulay)

L’une des premières questions qu’on se posait concernait les difficultés à exercer le métier de journaliste en Russie. Dominique déclare clairement faire le même travail ici qu’il aurait pu faire en France. Selon lui, il y a seulement la question de l’administration russe qui pose problème car cette dernière aime bien tout contrôler. C’est donc très long pour obtenir des autorisations de reportages, quand bien même les sujets traités sont tout à fait banals. Par exemple, il a dû attendre deux mois avant d’être autorisé à réaliser un reportage sur les léopards des neiges à la frontière de l’Altaï (entre la Mongolie et le Kazakhstan). Il y a encore l’idée qui persiste que les journalistes étrangers sont des espions et l’État pinaille donc sur des détails pour les bloquer. Daniel pense qu’en tant que journalistes, ils ont des difficultés notamment pour effectuer des investigations, mais le fait qu’ils soient français les aident contrairement aux Russes qui ont selon lui beaucoup plus de mal à faire leur travail. La population russe est fascinée par la France et le fait d’en être originaire leur assure une certaine protection. Il raconte ne jamais avoir eu de problèmes avec la police simplement en ayant été prudent et en ne s’étant pas amusé à se mettre dans des situations difficiles.

Ils ont donc des conditions de travail satisfaisantes. Dominique nous dit :

C’est parfois plus dur de convaincre la rédaction que de faire l’interview.

Il doit réussir à convaincre sa rédaction de la pertinence d’un sujet et ce n’est pas toujours simple. Pour lui la meilleure manière de ne pas se voir imposer des choses est de proposer directement à la rédaction des sujets qui l’intéressent. Grâce à cela, il choisit six sujets sur les dix qu’il va traiter et ne s’en voit donner que deux par la rédaction et les deux derniers s’imposent dans l’actualité. Daniel n’a pas ce genre de problème avec RFI qui accepte tous les sujets.

Les deux journalistes nous parlent ensuite des contraintes liées à leur métier loin de la France. Pour Daniel qui est venu s’installer à Moscou avec sa femme, concilier vie professionnelle et vie de famille n’est pas toujours simple et il sacrifie souvent la deuxième quand il a trop de travail. Le manque de moyens restreint aussi beaucoup les possibilités. Il ne sort quasiment pas de Moscou pour son travail fautes de financements suffisants contrairement à Dominique. Même si ce dernier s’en sort mieux, il admet également la précarité de leur position. L’argent ne tombe pas du ciel et beaucoup d’antennes étrangères ferment pour faire des économies (la sienne est d’ailleurs parfois menacée de subir le même sort). Sa rédaction résiste pour l’instant malgré de grosses restrictions mais le combat persiste. Dominique parle aussi de l’intégration sociale qui n’est pas aisée quand on arrive en Russie et dans n’importe quel nouveau pays. Il s’est senti très seul au début mais a appris le russe et s’est progressivement adapté. Il raconte que même quand il est allé travailler à New York à une époque, alors qu’il parlait bien anglais et pensait connaitre la culture américaine, se fut compliqué.

Donner une image réaliste de la Russie dans les médias européens est une tâche complexe. Dominique explique que les rédacteurs en chef ne sont sensibles qu’à des sujets stéréotypés comme les prostitués ou les maffieux. Ils ont une culture américanisée et ne sont pas sensibles à celle des russes. En plus, les Russes font des choses formidables mais selon lui ne savent pas se vendre et finissent toujours par passer pour des ploucs et des brutes. Il manque à ce pays un réel soft power qui faciliterait sa communication hors de ses frontières. Pour Daniel, on a tous nos a priori sur tout, y compris sur la Russie, et le but du journaliste est de s’affranchir de ses propres idées reçues. Il reconnaît que la France donne une mauvaise image de la Russie, entre autres en la faisant passer pour un régime totalitaire censurant tout. Lui qui a travaillé dans des pays comme la Corée du nord ou le Moyen-Orient nous affirme qu’en Russie on est loin de la dictature et qu’il peut interviewer des gens sans leur faire risquer leur vie, contrairement aux autres endroits où il est allé dans le passé.

Pour ce qui est de l’écosystème médiatique la situation est mitigée pour Daniel. D’un côté les médias gérés par le gouvernement ne donnent aucune information valable et la télévision russe a réalisé l’exploit de n’avoir à aucun moment parlé de Bouteflika et ce qui se passait en Algérie. Cependant, les gens vont ailleurs et s’informent de plus en plus sur internet, là où la censure n’est pas encore présente. Il existe des médias indépendants notamment des journaux mais ils sont peu suivis par la population.

Cette intervention a permis de détruire bon nombre d’idées reçues que nous avions. Les deux hommes n’ont pas l’air de trop avoir de mal pour exercer leur métier alors qu’ils sont journalistes en Russie, deux termes qu’on pense parfois inassociables. Il y a quelques difficultés, certes, comme l’administration mais pas trop graves puisque cela les fait plus rire que cela ne les inquiète, leur laissant des anecdotes amusantes comme les efforts que fit l’armée pour suivre Dominique dans les montagnes de l’Altaï tandis que lui s’efforçait de les semer.

Merci à eux d’avoir donné de leur temps et d’avoir été présents, notamment Dominique qui avait une émission à enregistrer juste après et ne pouvait rester toute la durée de la rencontre, mais qui malgré ça était là pour répondre à nos questions.

Marc Lesage