Dojd TV, la chaîne russe qui pète un câble

Dojd, signifie “la pluie” en russe. Pourtant, dans le plus grand pays du monde c’est une chaîne de télévision du même nom qui arrive à faire trembler Poutine. Seule véritable télévision indépendante, Dojd TV est une institution médiatique libre qui mène la vie dure au Kremlin et à sa propagande.

Les plateaux des DojdTV, peuvent paraître rudimentaires à côté des grandes chaînes nationales. (Photo Romane Brisard)

148e, c’est la place de la Russie sur le classement mondial de la liberté de la presse de 2018, établi par Reporters sans Frontière. L’État, des oligarques ou des groupes proches du pouvoir détiennent la majorité des principaux journaux et des chaînes de télévision. Dans ce panel de médias dit « publics » se distinguent ceux qui se veulent critiques et indépendants. C’est le cas de Dojd TV. Cette chaîne de télévision a été lancée en avril 2010 par son actionnaire, une femme d’affaires russe nommée Natalya Sindeyeva. C’est la première chaîne de télévision d’opposition de Russie à avoir été diffusée sur la télévision fédérale puis la télévision satellitaire. Au sein du paysage médiatique russe, c’est aussi la première chaîne à lancer un nouveau modèle économique basé sur un abonnement payant.

La chaîne de télévision privée et indépendante nous a ouvert les portes de ses locaux à Moscou. Bien qu’accessible, la visite guidée est payante.

Ksenia Kozhina, productrice de la chaîne, nous fait visiter les locaux ultras modernes et colorés de Dodj TV. “Des journalistes aux commerciaux, 150 personnes travaillent ici. Cinq personnes travaillent sur les réseaux sociaux. Des freelances sont parfois appelés pour un sujet particulier” explique-t-elle. Il y a aussi beaucoup de pigistes dans les régions plus éloignées de Russie. L’audience internet provient de 75% de Russie, 6,7% d’Ukraine, 3,4 % d’Allemagne, des États unis et d’Israël. 70 % des revenus proviennent des abonnements, le reste de la publicité. La chaîne compte 50 000 souscripteurs qui payent leur abonnement annuel une centaine d’euros.

En 2014, un scandale médiatique, suite à un sondage sur Leningrad, provoque l’exclusion de la chaîne par les opérateurs de télévision câblée. Les difficultés financières et le système de diffusion russe obligent alors la chaîne à trouver un nouveau modèle économique excluant toute aide du gouvernement.

S’ils sont souvent critiques envers le gouvernement russe, ce dernier ne les empêche pas d’avoir un correspondant, quasi-permanent au Kremlin. Ils n’ont pas d’interdiction à proprement parler d’exercer leur métier de journaliste. Certains essayent de leur mettre des bâtons dans les roues, sans réel succès.

“C’est compliqué de trouver des annonceurs, ces derniers n’adhèrent pas à notre contenu politique.” commente la productrice. “On n’a pas de ligne éditoriale précise outre donner une information valable. Notre audience est à la recherche de la vérité.”

Dans le documentaire d’Alexandra Sollogoub, « Moscou, l’info dans la tourmente », tourné en 2017, Natalya Sindeyeva répondait sur la censure à Dojd TV “il n’y en pas (…) Quand il y a des sujets délicats et qu’un reportage peut poser problème, je dis qu’on ne me prévienne pas pour éviter que je m’angoisse en pensant aux problèmes possibles. J’ai réglé la question ainsi. Ensuite ça passe à l’antenne et c’est terminé. »

Les menaces envoyées à la chaîne privée sont récurrentes confie Ksenia Kozhina “Tout le monde connait notre localisation. Quand on couvre certains sujets, on se fait quelquefois agresser. On reçoit des pressions de différents niveaux à la rédaction.” Parfois des personnes viennent manifester devant les locaux de la télévision accusant cette dernière de faire la propagande des Américains. D’autres pensent que c’est un canal d’information alternatif, alors que Dojd TV ne veut donner que la vérité, et non pas une alternative.

La salle des années 90, si importante pour Dojd TV. (Photo Timothée Goyat)

Dans une petite salle, des magazines tels que Forbes ou Rolling Stones des années 90, Iggy Pop en couverture, décorent les murs. « Différents artistes ou invités viennent pour faire part de leur perception des années 90. C’était une époque très importante en Russie, une nouvelle ère de liberté” explique Ksenia Kozhina.

Cette volonté de vouloir donner une information libre et vraie complique parfois la cohabitation avec les autres journalistes sur le terrain.  En effet, si Russia Today et Sputnik sont souvent considérés comme des organes de propagande, c’est notamment à cause de leur diffusion courante de “fake news”. Pour contrer cela, Dojd TV s’est doté d’un service de fact-checking, qui a tendance à agacer les chaînes concurrentes.

Finalement, si c’est dur de survivre financièrement pour Dojd Tv, la chaîne de télévision n’en reste pas moins reconnue dans l’ensemble du pays, et surtout dans les grandes villes. Il apparaît néanmoins que leurs audiences baissent suite à la cessation de leur diffusion sur le câble.

Louna Boulay et Maxime T’sjoen