Rencontre avec Alexander Sokurov, cinéaste russe.

Nous avons eu l’opportunité de rencontrer Alexander Sokurov, cinéaste russe auteur de Mère et fils
et plus récemment L’Arche russe sorti en 2002.

La rencontre avec Alexandre Sokourov fut un moment spécial, rapide et intense. N’ayant pu nous entretenir avec lui que 45 minutes, il a choisi d’utiliser ce maigre laps temps pour nous exposer sa vision de la vie plus que de répondre aux questions que nous lui avions préalablement envoyées. Bien qu’il les ait trouvées intéressantes, il a, me semble-t-il, préféré utiliser le peu de temps que nous avions pour tenter de nous transmettre le constat, le regard qu’il pose sur le monde, tout en y intégrant le rôle de l’artiste et parfois plus précisément, celui du cinéaste. Tout cela dans le but, à mon avis de nous faire réagir sur la situation actuelle de nos sociétés, sûrement pour nous insuffler un sentiment de responsabilité et de prise de conscience.

C’est un homme sympathique, passionné mais fataliste. Il est possible que sa personnalité singulière, son âge, ainsi que la traduction de la langue russe au français aient joué sur ce côté fataliste.

Les premières minutes furent un prologue dans lequel il dénonçait la violence du monde et la violence des images, la violence de l’écran. Le fait que l’être humain soit aujourd’hui en permanence sollicité par un nombre d’images considérable dans son quotidien, et que, ces images assaillantes sont en croissance exponentielle. Cela conjugué à la temporalité, notre temporalité qui s’accélère sans cesse. Le besoin de vitesse et l’engrenage que cela représente a pour lui un impact considérable sur la production cinématographique, sur le marché du cinéma, ainsi que sur la réception des films contemporains sur les publics.

Partant du constat que les avancées technologiques et la démocratisation de l’accès au matériel audiovisuel permettent aujourd’hui à « n’importe qui de devenir réalisateur » du jour au lendemain, il a rappelé que l’artiste, au même titre que l’Œuvre, a besoin de temps, de patience autant dans le processus de création que dans le phénomène de réception. Le dynamisme des sociétés actuelles allant vers une accélération permanente, les deux sont incompatibles. Il questionnait donc sur le fait de savoir si les productions, le public et les réalisateurs d’aujourd’hui seraient capables de laisser le temps de maturation de l’idée se réaliser ce qui permettrait pour lui de raccorder le fond et la forme. C’est un constat assez juste il me semble car aujourd’hui les films proposés sur le plan esthétique et qualitatif en termes techniques sont quasiment tous irréprochables. Cependant lorsque le sensoriel laisse place à la phase d’analyse où entre en jeu la dimension intellectuelle pour comprendre le sensible qui vient de se produire, le fond à analyser est souvent assez vide ou du moins peu cohérent entre les codes esthétiques, qui restent dans la majeure partie des cas des citations de l’histoire de l’art appelant à l’imaginaire collectif.

Se questionner sur la philosophie dans son corps de métier est pour lui la solution pour apporter « la » ou une « lumière » sur les tâches que l’être humain expressif exerce dans sa vie. Il a donc naturellement cité le grand chef opérateur Bruno Delbonnel avec lequel il a travaillé sur ces deux derniers longs-métrages : Faust (2011, récompensé à la Mostra de Venise) et Francofonia (2014). Il a souligné l’extrême confort et le luxe de travailler avec un chef opérateur qui avait étudié la philosophie à la Sorbonne avant d’en venir au cinéma et au travail de la lumière. Joindre l’idée au geste, le fond à la forme.

Une très belle formule a été prononcée par Mr Sokourov : le réalisateur procède comme un médecin et permet de vous soigner et procède comme un thérapeute, un psychologue sur le public. La personne allant au cinéma vient se questionner sur lui-même et ce souvent de manière inconsciente, tant le cinéma est affaire sensorielle, de sensible, car esthétique. Après chaque film le spectateur sort métamorphosé. Pour lui une « plaie créée par un film », reste ouverte à vie et si le film est « mal intentionné », trop violent (sur ses dimensions multiples), la plaie ne se refermera jamais. Il a pris l’exemple de la victime d’un meurtre dans un film. Dès qu’elle est morte, son rôle s’arrête se fige et on s’attarde bien plus longtemps sur le meurtrier que sur la victime. Ce mécanisme pour lui renforce la violence.

L’autre grand axe de son discours dans son prologue ou dans ses réponses à nos questions était que le cinéma devrait tourner le dos à la politique afin de proposer, la, une lumière au public. La force motrice du changement est pour lui le talent et ce talent (artistique ou autre) a besoin de patience et de soutien. Il a dénoncé la programmation des grands festivals de films internationaux qu’il juge trop remplie de films montrant et banalisant la violence. L’artiste étant pour lui une personne et une personnalité singulière qui aurait devancé son pays d’origine, son époque, son public et le public est une personne conflictuelle « n’arrangeant pas son entourage » et donc n’arrangeant pas le monde qui l’entoure. C’est pourquoi certaines œuvres désormais incontournables ne seraient reconnues qu’après coup et parfois longtemps après.

Lorsque nous lui avons demandé s’il pensait qu’une solution pourrait être apportée avec les nouvelles technologies permettant et ouvrant de nouvelles voies de diffusion et de communication, il est apparu extrêmement fataliste et a répondu qu’il n’en voyait pour le moment aucune.

Cela est peut-être dû à son âge, ou alors, je l’espère, à une volonté de nous faire réagir, de nous insuffler la prise de recul nécessaire et la patience nécessaire à la réflexion pour récupérer la temporalité qui est propre et qui correspond à chacun afin d’apporter la lumière dans nos vies et nos quotidiens.

Comme dans son film Faust, son discours fut sombre avec des teintes verdâtres, triste et fataliste, mais perçait tout de même dans son attitude, dans son regard et parfois dans son sourire, cette lumière qui, comme dans Faust, laissait un espoir dans cet environnement dur, âpre mais qui ne peut être profondément et entièrement sombre. La lumière, affaire de cinéma, de pensée et de vie percera toujours.

Flavien Eripret